Les relations entre le Burkina Faso et l’Union européenne connaissent un nouveau moment de tension. À la suite d’une résolution du Parlement européen dénonçant la situation des droits humains, de la liberté de la presse et de la gouvernance dans le pays, les autorités burkinabè ont vivement réagi en convoquant, ce lundi 22 juin 2026, S.E.M Philippe Bronchain, l’ambassadeur de l’Union européenne accrédité à Ouagadougou.
L’origine de cette crispation remonte à une intervention de Christophe Gomart, député européen français du parti Les Républicains et ancien directeur du renseignement militaire français. Devant le Parlement européen, l’élu a dressé un tableau particulièrement sombre de la situation burkinabè. « Le Burkina Faso, ce pays d'Afrique de l'Ouest, illustre aujourd'hui l'échec dramatique de la junte militaire au pouvoir depuis le coup d'État de 2022 », a-t-il déclaré, estimant que le pays s’est progressivement isolé de la communauté internationale et que « les libertés fondamentales y sont méthodiquement réduites ».
L’eurodéputé a également évoqué une dégradation de la situation sécuritaire, affirmant que « plus de la moitié du territoire échappe au contrôle de l'État » et que plusieurs millions de Burkinabè sont déplacés ou dépendent de l’aide humanitaire.
Ces propos n’ont pas été du goût des autorités de transition. Le ministre des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré, a reçu l’ambassadeur de l’Union européenne afin de lui faire part de « la désapprobation, la déception et surtout du dégoût » suscités par la résolution européenne.
Face au représentant de l’UE, le chef de la diplomatie burkinabè a dénoncé ce qu’il considère comme une ingérence inacceptable dans les affaires internes du pays. « Le Parlement européen a totalement violé le principe de non-ingérence. L’argumentaire présenté devant les députés est cousu d’informations totalement erronées », a-t-il affirmé.
Selon lui, la résolution européenne témoigne également d’une méconnaissance des efforts consentis par le Burkina Faso dans la lutte contre le terrorisme. « Notre pays se bat depuis longtemps pour faire face à l’insécurité », a-t-il rappelé, soulignant le rôle joué par le Burkina Faso aux côtés du Mali et du Niger dans la stabilisation de la région sahélienne.
Accusations de néocolonialisme
Le ministre burkinabè n’a pas caché son irritation à l’égard de l’eurodéputé français, qu’il accuse de relayer une vision biaisée de la réalité burkinabè. « Voir un parlementaire qui vient donner des chiffres erronés sur un pays qu’il n’a pas visité, nous pensons qu’il a souillé la sacralité du Parlement européen en tenant de tels discours au relais du néocolonialisme », a-t-il lancé.
Karamoko Jean Marie Traoré a également insisté sur la souveraineté du Burkina Faso dans la conduite de ses affaires internes. « Le Burkina Faso agit en toute souveraineté en matière de politique intérieure et nous ne sommes pas de l’Union européenne. Le Parlement européen ne peut pas se statuer comme un juge pour nous dire ce que nous devons faire », a-t-il martelé.
Le dossier libyen remis sur la table
Dans son intervention, le ministre a également établi un lien entre l’insécurité actuelle au Sahel et l’intervention occidentale en Libye en 2011. Il a reproché à certains responsables européens d’ignorer les conséquences de cette crise sur les pays de la région. « Faisant abstraction de la responsabilité de l’OTAN qui a déstabilisé la Libye et dont les conséquences ont été portées par nos pays, qu’il vienne parler de la situation sécuritaire en faisant abstraction de sa propre responsabilité, nous pensons que quelque part c’est malsain », a-t-il déclaré.
Cette passe d’armes diplomatique intervient dans un contexte de relations de plus en plus complexes entre les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) et plusieurs partenaires occidentaux. Alors que Ouagadougou revendique une politique fondée sur la souveraineté nationale et le rejet de toute ingérence extérieure, les institutions européennes continuent d’exprimer leurs préoccupations concernant la gouvernance, les libertés publiques et la situation sécuritaire dans le pays.
Cette nouvelle confrontation verbale illustre ainsi le fossé grandissant entre les autorités burkinabè et certaines instances européennes sur la lecture de la situation politique et sécuritaire au Sahel.
Cyril DAKPITI