La récente décision du Comité de politique monétaire de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) d’abaisser ses taux directeurs relance un débat essentiel : la politique monétaire de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine doit-elle se limiter à garantir la stabilité monétaire ou peut-elle devenir un levier de transformation économique ? Derrière la question des taux d’intérêt se pose un enjeu plus profond : la capacité du système financier régional à financer les petites et moyennes entreprises et, plus largement, le développement productif.
Introduction
La récente décision du Comité de politique monétaire de la BCEAO d’abaisser son taux directeur à 3 % relance une question essentielle : la politique monétaire de l’UEMOA est-elle suffisamment orientée vers le financement du développement ?
Sur le plan technique, cette décision est cohérente. L’inflation dans l’Union reste globalement modérée et les perspectives indiquent un retour vers la cible de stabilité des prix. La croissance économique régionale demeure également relativement dynamique, autour de 6 % ces dernières années, malgré les chocs internationaux.
Dans ce contexte, une baisse modérée des taux directeurs vise à faciliter l’accès au crédit et à soutenir l’activité économique.
Cependant, la question centrale dépasse la seule variation des taux d’intérêt : la politique monétaire actuelle permet-elle réellement de financer la transformation économique de la région ?
1. Une politique monétaire centrée sur la stabilité
Depuis sa création, la BCEAO a poursuivi un objectif prioritaire : garantir la stabilité monétaire et financière de l’Union. Ce choix a permis de maintenir une inflation relativement maîtrisée par rapport à de nombreuses économies africaines.
Cette stabilité constitue un acquis important. Elle contribue à renforcer la crédibilité financière de la région et à préserver le pouvoir d’achat des populations.
Mais la stabilité monétaire ne suffit pas à elle seule à transformer les structures économiques. Les économies de l’Union restent caractérisées par : une industrialisation limitée ; une forte dépendance aux importations ; un accès difficile au financement pour les petites et moyennes entreprises.
Or ce sont précisément ces entreprises qui devraient constituer le moteur principal de la création d’emplois et de la transformation productive.
Éclairage comparatif : ce que font certaines banques centrales en Asie
L’expérience de plusieurs économies asiatiques montre que la politique monétaire peut jouer un rôle plus actif dans la transformation économique. Dans des pays comme la Corée du Sud, la Chine ou encore l’Inde, la banque centrale ne se limite pas uniquement à la stabilité des prix. Elle travaille souvent en coordination avec les autorités publiques pour soutenir le financement des secteurs stratégiques de l’économie.
En Chine, par exemple, la Banque populaire de Chine utilise des instruments ciblés pour orienter le crédit vers certains secteurs prioritaires tels que l’industrie, les infrastructures ou les technologies. En Corée du Sud, les politiques monétaires et financières ont longtemps été articulées avec une stratégie industrielle visant à renforcer la compétitivité des entreprises nationales.
Ces expériences ne sont pas directement transposables aux économies de l’Afrique de l’Ouest, mais elles montrent qu’une banque centrale peut, dans certaines conditions, contribuer activement au financement de la transformation économique tout en préservant la stabilité macroéconomique.
Quelques chiffres sur le financement des PME dans l’UEMOA
Plusieurs indicateurs illustrent les difficultés d’accès au financement pour les petites et moyennes entreprises dans l’Union.
Dans l’UEMOA, le crédit au secteur privé représente environ 25 % à 30 % du produit intérieur brut, contre plus de 100 % du PIB dans les économies avancées et souvent 60 % à 80 % dans de nombreuses économies émergentes.
Par ailleurs, selon les données de la Banque mondiale, moins d’un quart des entreprises de la région disposent d’un prêt bancaire ou d’une ligne de crédit.
Ces chiffres montrent que le principal défi n’est pas seulement le niveau des taux d’intérêt, mais aussi la capacité du système financier à canaliser efficacement l’épargne vers les entreprises productives.
2. Pourquoi les banques africaines prêtent peu aux PME
La baisse du taux directeur de la BCEAO peut aider, mais elle ne suffit pas à régler le problème principal : dans l’UEMOA, le crédit se transmet mal vers les PME. La région reste caractérisée par une faible profondeur financière.
Le problème du risque
Pour une banque, une PME est souvent perçue comme plus risquée qu’un État ou qu’une grande entreprise. Beaucoup de petites entreprises ont : une comptabilité incomplète ; peu de garanties réelles ; une gouvernance peu formalisée ; une forte sensibilité aux chocs de marché.
Dans ce contexte, la banque préfère souvent acheter des titres publics ou financer des clients déjà bien établis.
Le coût réel du crédit reste élevé
Même lorsque la banque centrale baisse ses taux, le coût final du crédit reste souvent élevé.
Autrement dit : taux directeur plus bas ne veut pas dire automatiquement crédit facile pour les PME.
Les banques trouvent souvent plus simple et plus rentable ailleurs
Dans plusieurs pays de l’Union, les banques trouvent plus commode de placer leurs ressources : dans les titres publics ; dans le commerce import-export ; dans des entreprises déjà bien connues.
Le financement d’une PME industrielle ou agricole demande au contraire : plus d’analyse ; plus de suivi ; plus de patience ; plus de capacité technique.
Le financement agricole et productif reste particulièrement faible
Les prêts agricoles représentent seulement 2 % des prêts au secteur privé dans la région, malgré le poids de l’agriculture dans plusieurs économies membres.
Le vrai diagnostic : Le problème n’est donc pas seulement monétaire. Il est aussi : institutionnel, juridique, informationnel, structurel.
En résumé : la BCEAO peut détendre la liquidité, mais sans institutions de partage du risque et sans politique de crédit ciblée, les PME resteront sous-financées.
Politique monétaire et industrialisation
Au-delà de la question du crédit aux PME, le débat sur la politique monétaire renvoie plus largement à la stratégie d’industrialisation de la région. L’histoire économique montre que les pays qui ont réussi leur transformation structurelle ont généralement mobilisé l’ensemble des instruments de politique économique (y compris la politique monétaire et financière ) pour soutenir leurs secteurs productifs.
Sans remettre en cause l’objectif essentiel de stabilité macroéconomique, il devient légitime de s’interroger sur la manière dont les instruments de financement existants pourraient contribuer davantage à accompagner l’industrialisation, la transformation des ressources locales et la création d’emplois durables dans les économies de l’Afrique de l’Ouest.
Conclusion
La BCEAO a réussi à maintenir une relative stabilité monétaire dans la région, ce qui constitue un acquis important. Mais à l’heure où les économies africaines doivent accélérer leur industrialisation et créer des millions d’emplois, il devient nécessaire d’aller plus loin.
La question n’est pas seulement celle du niveau des taux d’intérêt, mais celle de l’architecture du financement de l’économie.
La stabilité monétaire est une condition indispensable du développement. Mais elle ne peut en être l’unique finalité.
Pour que la politique monétaire contribue pleinement à la transformation économique, elle doit s’accompagner d’institutions capables d’orienter efficacement le crédit vers les secteurs productifs.
Harouna Niang
Économiste – Ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements du Mali