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Mali - Enseignement supérieur: Des professeurs maliens migrent vers la Guinée

last updated: Friday, March 6, 2026 9:49 PM
Source: New Afrique

Le ministre de l'Enseignement supérieur du Mali, Pr Boureima Kansaye

Alors que le Mali connait un déficit de 3 911 enseignants au niveau supérieur, selon la Direction générale de l’enseignement supérieur et de la recherches (DGERS), soit 74 étudiants pour un enseignant contre 25 étudiants pour un enseignant, la norme de l’UNESCO, les enseignants-chercheurs maliens continuent de migrer vers d’autres pays. Le phénomène intervient au moment où l’Etat malien a lancé le projet de construction de plusieurs universités régionales : Tombouctou, Bandiagara Gao, Kayes, Sikasso et Ségou (déjà opérationnelles).

 

Selon certains de leurs collègues, ce choix s’explique par la détérioration des conditions de vie et de travail des enseignants-chercheurs au Mali.

Dr. Oumar Coulibaly, secrétaire général du CEN-SNESUP (Comité exécutif national des syndicats de l’enseignement supérieur), raconte : « La première cause c’est le salaire, nous avons des salaires qui ne sont pas du tout attractifs. Il y a une étude d’un collègue (Dr. Adama Traoré) de la Direction générale de l’enseignement supérieur, en 2025, sur les disparités salariales dans les pays de l’AES (Alliance des Etats du Sahel). C’est le Niger qui pointe en tête suivi du Burkina Faso et le Mali occupe la dernière place. Donc nous avons des plus bas salaires ».  

Outre les conditions salariales « déplorables », les enseignants-chercheurs sont également confrontés à des conditions de travail difficiles provoquées par le manque d’infrastructures : les salles de classe, les amphithéâtres, les bibliothèques universitaires. « L’internet manque aussi dans beaucoup de structures. Par rapport aux salles à l’école de médecine, la nouvelle Faculté de Pharmacie a été construite, depuis deux ans jusqu’à présent, elle n’est pas opérationnelle », déplore le leader syndical.

Dr. Alou Diarra, enseignant-chercheur à l’ENSUP (Ecole normale supérieure), dénonce :« Visiter nos laboratoires seulement, vous verrez le manque d’équipements. A cela s’ajoute le manque de financement de la recherche, l’une des vocations fondamentales de l’enseignant-chercheur ».

Dr. Coulibaly regrette : « Les états généraux, les ANR (Assises nationales pour la refondation) avaient décidé au minimum 1% du PIB pour financer la recherche, aujourd’hui ça n’existe pas. Les enseignants font la recherche, la prime de recherche n’est pas payée aux enseignants. Une prime qui a été consacrée à travers le décret 0850 du 9 octobre 2017, signé par le Président de la République jusqu’à présent cette prime n’existe pas. Ensuite, il y a le voyage d’étude que nous ne bénéficions pas. Il y a aussi la prime de publication, quand vous publiez c’est vous-même qui payez ». , 

Quant à Dr. Diarra, il souligne : « Il faut que l’enseignement supérieur soit une force de proposition, d’analyse, et de critique aux dimensions multiples pour toutes les crises que traversent notre pays ».  

Gouvernance institutionnelle

En dehors de tous ces maux, « l’ingérence politique » menace le bon fonctionnement des institutions de l’enseignement supérieur.

« Nous assistons beaucoup à l’ingérence de politique. Il y a des textes aussi qui sont en cours notamment qui vont amener des nominations dans l’enseignement supérieur. L’enseignement supérieur c’est la démocratie, la liberté syndicale, la liberté académique. Nos chefs de DER (directeurs d’étude et de recherche), nos Doyens sont d’habitude élus, mais ils (les autorités) sont en train de travailler sur un texte pour dire que désormais ils seront nommés. Nous, nous avons été clairs, nous avons répondu que nous sommes opposés. Au contraire, nous demandons l’élection des recteurs », révèle le secrétaire général du SNESUP.

Pour ce professeur malien, classé parmi les 20 meilleurs professeurs en Guinée, cette année (2025-2026), un « environnement toxique » aux seins des universités maliennes fait aussi fuir les enseignants-chercheurs.

« Je ne suis pas parti. Je continue d’effectuer normalement mes heures, mes recherches et mes encadrements. J’ai un contrat d’enseignement que je viens faire en Guinée et après je retourne au Mali », a-t-il précisé.

Avant d’évoquer : « Les raisons qui m’ont poussé à venir en Guinée sont surtout les frustrations. On ne cherche pas à encourager ceux qui travaillent, mais au contraire on cherche à les abattre. J’ai mis en place avec un ami un laboratoire qui faisait la fierté de l’université. Ce laboratoire a été détruit. Je suis un chercheur et la recherche est ma passion mais on m’a toujours mis les bâtons dans les roues. La Guinée m’a appelé et a mis un laboratoire flambant neuf à ma disposition »

60% d’intention de départ 

Selon l’étude du Dr. Adama Traoré, 60% des enseignants-chercheurs demandés aspirent aller monnayer leur talent à l’extérieur du pays.

Pour éviter ces départs, il conseille à l’Etat doit valoriser le métier d’enseignant-chercheur en augmentant les salaires.  Des salaires comparables aux salaires de la sous-région. Je prends le cas spécifique de la Guinée pendant qu’un maitre-assistant au Mali se bat pour avoir 600 000FCFA de salaire, au même moment si ce maitre-assistant va en Guinée, on lui donne 2 500 000FCFA. Donc le choix est vite fait. Imaginé la Guinée a recruté 21 enseignants-chercheurs au Mali sur 200 postulants. Il faut un fond de recherche. Il faut aussi un fond de mobilité pour la mobilité des enseignants-chercheurs, quand vous voulez aller au Benin ou en Côte d’Ivoire, au Togo, c’est l’enseignant qui paye, pendant que nos collègues de la sous-région sont pris en charge par leurs Etats avec des billets d’avion », propose Dr. Coulibaly

Vers une dépendance en ressources humaines.

Selon ces universitaires, le manque de solution adéquate à ce problème les conséquences seront lourdes et multiples pouvant en long terme, pousser le pays vers une dépendance en ressources humaines dans un monde de plus en plus compétitif.

« Selon les chiffres de la DRH, nous 3377 enseignants-chercheurs, c’est peu. Et quand vous prenez les normes de l’UNESCO c’est un enseignant pour 25 étudiants. Et au Mali selon les chiffres de la DGERS de 2022, ce chiffre se trouve à 74 étudiants pour un enseignants, donc trois fois au-dessus de la norme et pour combler ce déficit, le Mali doit recruter 3911 enseignants supplémentaires. Il y a même une statistique même de la DGERS qui dit qu’il y a 15% des enseignants-chercheurs qui sont indisponibles soit pour des raisons de congé de formation pour des raisons de disponibilité ou de détachement », s’inquiète Dr. Coulibaly.

« Il n’y a pas d’enseignants, ceux qui sont à Bamako ce sont ceux qui servent à Ségou. Ceux qui sont sur la colline (université sur la colline de Badalabougou) ce sont les mêmes qui servent à l’université de Kabala. Ceux qui sont à l’ENI, ce sont eux qui viennent donner leurs spécialités à l’ENSUP. Le peu qui est là si on les laisse partir comment est-ce que les choses vont se dérouler après ? », s’interroge, Dr Alou Diarra 

Et de s'interroger : « quand les recruteurs viennent ils veulent avoir les meilleurs, ceux qui ont de l’expériences acquises. Alors si les meilleurs d’entre nous partent, comment allons-nous assurer la relève ? ».

Amadou Traoré


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